Interview par la presse "Le point"
L'ombre de l'attentat du DC 10 d'UTA au procès de Nicolas Sarkozy
Une quarantaine de proches des victimes françaises de l'attentat, qui a fait 170 morts en 1989, se sont constituées partie civile au procès du financement libyen. Deux de leurs avocats, Mes Heinich et Ollivier, s'en expliquent.
Les associations anticorruption Anticor et Sherpa, ainsi que l'État libyen se sont constitués parties civiles au procès de Nicolas Sarkozy et de douze autres prévenus (Claude Guéant, Brice Hortefeux, Éric Woerth…), poursuivis pour un prétendu financement par le régime de Mouammar Kadhafi de la campagne électorale de l'ex-chef de l'État, en 2007. Une quarantaine d'anonymes, frères, sœurs, enfants, neveux ou nièces des 54 victimes françaises de l'attentat du DC 10 de la compagnie UTA, qui fit 170 morts le 19 septembre 1989, au-dessus du désert du Ténéré, se sont également installées sur le banc des victimes.
Mes Laure Heinich et Vincent Ollivier assurent la défense d'une vingtaine d'entre eux. Ils expliquent au Point le sens de leur démarche et ce qu'ils attendent de cette audience exceptionnelle.
Le Point : Vous représentez une vingtaine de proches de victimes françaises de l'attentat du DC 10 de la compagnie UTA, survivante en 1989 dans le ciel du Niger. Quel sens vos clients entendent-ils donner à leur constitution de partie civile ?
Me Laure Heinich : Nous portons effectivement la voix de ces hommes et de ces femmes qui, comme beaucoup de Français, ont découvert dans la presse qu'un pacte de corruption avait pu être scellé en 2005 entre le régime de Mouammar Kadhafi et Nicolas Sarkozy [alors ministre de l'Intérieur], en vue de financer sa campagne pour l'élection présidentielle de 2007. La publication, dans les journaux, d'extraits de l'acte d'accusation leur a notamment appris que la réhabilitation judiciaire de l'un des instigateurs de l'attentat qui a coûté la vie à ceux qu'ils aimaient, Abdallah Senoussi [condamné par contumace à la réclusion criminelle à perpétuité par la cour d'assises spéciale de Paris, en 1999], avait pu être envisagée comme contrepartie au versement d'importantes sommes d'argent.
Dès lors que la mémoire de leurs proches est en jeu, ils revendiquent, à juste titre, un droit de regard sur ces faits qui, s'ils étaient avérés, leur cause unirait un préjudice moral direct et certain.
Me Vincent Ollivier : Nos clients ont notamment découvert, en lisant l'ordonnance de renvoi des juges d'instruction, que Brice Hortefeux, alors ministre délégué aux Collectivités territoriales, et Claude Guéant, à l'époque directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy au ministère de l'Intérieur, avaient rencontré Senoussi en 2005, à Tripoli, en présence de l'intermédiaire Ziad Takieddine. Visé par un mandat d'arrêt international délivré par l'autorité judiciaire française, à la suite de sa condamnation pour l'attentat du DC 10, Senoussi dirigeait alors les services secrets militaires de la Libye. Il était, en réalité, bien plus que cela. Beau-frère par alliance de Kadhafi, Senoussi était l'homme fort d'un régime qui, pour beaucoup, ne tenait que par lui.
LH : Selon l'accusation, deux avocats français se concomitamment rendus en Libye, dès novembre 2005, en vue d'arrêter avec un avocat local un plan d'action judiciaire assez poussé visant à obtenir la levée du mandat d'arrêt visant Senoussi, prélude à la mise à néant de sa condamnation par contumace, en France.
VO : Interrogé en 2012, Senoussi, assassin des proches de nos clients, a affirmé avoir personnellement supervisé des transferts d'espèces pour la campagne de Nicolas Sarkozy, à hauteur de 5 millions d'euros, par l'intermédiaire de Claude Guéant et de Ziad Takieddine.
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Le fait est que le mandat d'arrêt visant Senoussi n'a jamais été levé, pas plus que sa condamnation n'a été annulée. Les preuves du « pacte » évoquées par l'accusation, s'agissant notamment d'une contrepartie judiciaire en faveur de Senoussi, sont-elles rapportées, selon vous ?
VO : Disons que nous disposons d'un faisceau d'indices graves et concordants. Pour quelles raisons Claude Guéant, en septembre 2005, puis Brice Hortefeux, trois mois plus tard, ont-ils rencontré Senoussi dans le cadre d'une visite officielle qui avait tout d'officieuse, puisque l'ambassade n'avait pas été avertie, la rencontre se déroulant sans interprète ni officier de sécurité ? MM. Guéant et Hortefeux ont indiqué aux enquêteurs être « tombés dans un piège », l'un d'eux allant jusqu'à prétendre ignorer qui était Senoussi. Nous avons de bonnes raisons d’en douter.
Le mandat d'arrêt lancé par la France contre M. Senoussi [emprisonné en Libye depuis la chute du régime de Kadhafi, en 2011, et visé aujourd'hui par une enquête de la Cour pénale internationale pour crime contre l'humanité, à la suite de la répression sanglante menée contre les opposants au régime] n'a pas été levé mais comme le rappelle le Parquet national financier (PNF), le délit de corruption n'a pas besoin de résultat pour être « consommé ». Le délit d'association de malfaiteurs reproché dans la poursuite à MM. Sarkozy, Guéant et Hortefeux retient la tentative de réhabilitation judiciaire d'Abdallah Senoussi.
L. H. : Sincèrement, nous espérons que les prévenus parviendront à faire valoir leur innocence. Cela permettrait à nos clients de se dire que la confiance qu'ils avaient placée dans l'État français n'a pas été trahie, que la mémoire de leurs proches n'a pas été souillée, sacrifiée sur l'autel des ambitions personnelles d'un homme politique.
V. O. : Nous espérons en effet que le procès permettra d'établir qu'il n'a jamais été question de mettre la justice française en échec, sur une affaire aussi grave, même si nous avons quand même de sérieuses raisons d'en douter, à la lecture du dossier.
L. H. : Si, au contraire, la réalité d'un tel pacte devait être démontrée, si la preuve était rapportée que des proches de M. Sarkozy se sont activés pour blanchir l'assassin des parents de nos clients, alors ce serait « terrifiant », pour reprendre le terme utilisé à l'ouverture du procès par l'ancien président.
On ne veut plus personne de la mouvance de Sarkozy aux postes politiques.
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