Je remercie Louis-Henri de Lignières d’avoir partagé ces « Archives militaires françaises » sur la conquête de ces territoires d’Afrique du Nord par la France en 1830.
Elles nous apprennent un bon nombre d’informations que nous ignorions, NOUS, Président, Gouvernement et peuple de France mais également VOUS, Président, Gouvernement et peuple d’Algérie.
Ce que nous savons c’est que quand l’armée française débarque à Alger, en 1830 : « Elle ne prend ni un État ni un territoire, même pas une entité politique identifiable. Elle saisit une ville corsaire, un beylik côtier sans frontières et sans arrière-pays. »
Ce que nous ignorions c’est que : « L’essentiel de ce territoire, donc environ 80 % de l’Algérie actuelle– sera inventé, mesuré, annexé, puis présenté comme une continuité naturelle. Des territoires sahariens marocains du Touat, du Gourara, du Tidikelt et de Tindouf aux zones prises à la Tunisie, à la Libye, au Niger et au Mali. »
Voici ce qu’en disent les archives militaires françaises : « Elles démontrent comment l’Algérie est passée d’une province ottomane sans nom que les Turcs appelaient « Dar el Dey », un port de corsaires que la France nommera à partir de 1830 « régence d’Alger », à l’Algérie post-indépendance d’aujourd’hui. Elles expliquent comment l’Algérie conquise par la France s’est accaparé les territoires de ses voisins et notamment du royaume du Maroc, et a ainsi évolué d’une superficie de 500 000/700 000 km² à une superficie de 2 381 741 km². Voilà comment ces territoires sont devenus un pays plus grand que la France, l’Espagne, l’Allemagne, l’Italie et la Pologne réunis.
Ces 500 000/700 000 km² (confirmés par les historiens Julien, Ageron, Ruedy, Kaddache, Merouche), soit 21 % ou 29 % du pays actuel, constituaient un « territoire qui était divisé en trois beyliks indépendants dans leur administration ». Alger, résidence du patron des corsaires et seule apte à payer des impôts aux Ottomans grâce au rançonnage des navires commerciaux qui sillonnaient la Méditerranée. Il n’exerçait aucun pouvoir sur les trois autres beyliks : celui de l’Est (qui sera appelé par les Français beylik de Constantine), de l’Ouest (qui sera nommé beylik d’Oran) et de Titteri (confondu ultérieurement avec la régence d’Alger).
La première imposture commence en 1830. Ce que la France envahit le 5 juillet, ce n’est pas un État, encore moins un espace cohérent et borné. La régence d’Alger n’est pas un État. C’est un port entouré de quelques plaines. Une excroissance ottomane administrée par un dey dont l’autorité ne dépasse guère les murailles d’Alger. Les troupes françaises ne prennent pas un pays : elles prennent une ville dépourvue de souveraineté sur les autres beyliks. « Il n’y a pas de frontière à proprement parler », c’est un « pouvoir urbain côtier appuyé par des garnisons turques qui ne descendent jamais plus loin que Biskra ».
« La souveraineté extérieure de la régence d’Alger s’établit sur un territoire inconnu. Lorsque les Français prennent Alger, ils n’ont aucune idée claire de l’espace qu’ils s’apprêtent à occuper. « On ne sait pas exactement ce que recouvre, ni territorialement ni socialement, le terme devenu ”Algérie”. »
Les Français prennent possession d’un territoire non défini, que les militaires appellent tour à tour « Barbarie », « régence d’Alger », « pays d’Alger », parfois même « Maghreb mitoyen ». Un territoire flou. « Le terme le plus couramment employé par les Français en 1830 est celui de “régence d’Alger”. » Il n’y a aucun État à l’intérieur des terres. Le pouvoir du dey n’existait réellement que dans la ville d’Alger, et se limitait à des relations diplomatiques avec les trois beyliks « en rivalité permanente, gouvernés par des beys autonomes, sans cohésion politique, sans institutions unificatrices ».
La France va donc « inventer un pays », en lui attribuant des contours, une cohérence, un imaginaire, bref : une géographie politique. L’Algérie n’est pas seulement conquise ; elle est fabriquée. Elle naît d’une série de compas plantés sur une carte comme on découperait un gâteau marocain trop tentant pour être laissé entier à son propriétaire.
Construire un territoire : c’est exactement ce que l’Algérie française a fait. Et qu’elle a offert à l’Algérie indépendante, en 1962, qui l’a hérité tel quel, sans correction, et de se proclamer, de manière hautaine, pays-continent.
Voici le détail chiffré du territoire marocain spolié
L’Algérie française a annexé des terres relevant de la Tunisie, de la Libye, du Mali et du Niger, mais l’appropriation la plus spectaculaire est celle opérée sur le royaume du Maroc. Voici le détail en nombre de km² de cette spoliation, pour la première fois révélée dans la presse :
Province de Touat, incluant Gourara – Tidikelt – In Salah : selon les dossiers coloniaux du service géographique de l’Armée : jusqu’à 450 000 km² si on inclut les zones nomades des ksour marocains.
Ce bloc de territoires sahariens est le cœur des territoires marocains attribués à l’Algérie.
Région de Tindouf – Hassi Beïda – Hassi Khebbi : de 100 000 à 120 000 km². Cette zone fut marocaine sans contestation jusqu’au début du XXe siècle. Les estimations modernes de la CIA et des cartographes français convergent : environ 110 000 km².
Région de Tlemcen – Mascara – Colomb-Béchar – Kenadsa – Abadla : de 80 000 à 90 000 km². Colomb-Béchar fut administrée par la France tantôt depuis l’Algérie, tantôt depuis le Maroc, notamment de 1884 à 1902).
On arrive à un total approximatif d’entre 530 000 à 620 000 km², c’est-à-dire environ un quart de l’Algérie actuelle.
Il manque donc 1,5 à 1,9 million de km² pour parvenir à l’Algérie actuelle. Ces trois quarts seront conquis entre 1870 et 1902, principalement lors de l’annexion du Touat, du Tidikelt et du Gourara entre 1900 et 1902, et des territoires des quatre autres pays limitrophes. Autrement dit, le Maroc a perdu environ 55 % de son territoire, principalement entre 1845 (Lalla Maghnia) et 1902 (prise de Touat). Et ce fut la naissance de « l’invention du Sahara algérien ».
Le Sahara n’appartenait pas à l’Algérie.
Il ressort de ces archives que le Sahara ne relevait absolument pas de l’Algérie avant 1902.
Les Ottomans n’y exerçaient aucun acte de souveraineté.
Le même constat est fait également concernant la Kabylie, territoire montagneux à l’accès difficile que les Ottomans ont toujours dédaigné : « L’incapacité à penser l’Algérie comme une entité étatique constituée, l’occupation d’enclaves séparées par de larges territoires non accessibles (la Kabylie notamment), les incertitudes sur le projet colonial lui-même caractérisent la décennie qui suit le débarquement. » Il n’y a aujourd’hui aucune trace des Ottomans en Kabylie, ni toponymie, ni bâtisse officielle, ni autorité beylik ancienne, et cela explique en grande partie les revendications du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK), indépendantiste, fondé en 2001 par le poète et chanteur lyrique Ferhat Mehenni.
Les Ottomans n’exerçaient leur souveraineté que jusqu’aux limites du Tell ». Même au moment où Bugeaud achevait cette conquête du Tell en 1847, le Sahara demeurait totalement étranger à la colonie.
Le Sud profond – Saoura, Touat, Gourara, Tidikelt – est un angle mort. Il fonctionnait selon des logiques radicalement étrangères au monde ottoman. Les zaouïas, « notamment celles du Tafilalet et du Drâa, structuraient le paysage politique ». La souveraineté commerciale, portée par les caravanes, était tournée vers le Tafilalet marocain, jamais vers Alger. De même pour la souveraineté fiscale : « les oasis versaient des dons, ziyara ou redevances ponctuelles au Makhzen marocain ».
Il n’existe aucune trace du rattachement de ces vastes territoires à Alger. « Les Français découvrent un système de dépendances et de relations qui n’a rien à voir avec l’organisation ottomane ».
Le Sahara aujourd’hui algérien était historiquement rattaché aux autorités chérifiennes du Maroc (dynasties mérinide, wattasside, saadienne, alaouite). Les qadis (magistrats) étaient formés dans les cercles de Fès. Les qaïds (gouverneurs) étaient nommés par les sultans marocains. Les caravaniers appartenaient aux réseaux du Tafilalet. Aucune source ottomane ne fait mention du Touat comme territoire de la Régence d’Alger.
Ainsi, « la connaissance imparfaite du pays est utilisée pour construire une Algérie en fonction des besoins de la colonisation ». Les Français héritent d’une régence sans territoire, sans frontières définies, sans administration étendue. La colonisation a donc dû inventer un espace, le remplir, le nommer, le mesurer, puis le rattacher à une entité administrative. C’est cette construction – et non une réalité historique antérieure – qui fonde l’Algérie contemporaine. Les Bureaux arabes constatent que le pouvoir d’Alger ne dépasse pas les zones densément peuplées du Nord.
La conquête du Sahara
En 1847, la France célèbre la fin de la « conquête de l’Algérie ». En réalité, la Kabylie est encore indépendante (prise en 1857), le Mzab est indépendant (conquis en 1882), le Sahara est totalement entre les mains du Royaume chérifien (conquis entre 1882 et 1902) le Touat, le Tidikelt, le Gourara ne tomberont qu’en 1900-1902. Autrement dit : en 1847, 80 % de l’Algérie actuelle échappe à la France. Le Sahara – les quatre cinquièmes de l’Algérie actuelle – n’a toujours pas été conquis. La France détient le littoral, les plaines du Tell, les capitales beylicales.
La chute du Second Empire en 1870 marque un tournant géopolitique majeur en France. Jusqu’alors, l’Algérie n’est qu’une colonie côtière, un prolongement européen au sud de la Méditerranée. Mais la République, dans une logique d’expansion continentale, cherche à relier ses possessions d’Afrique du Nord à celles d’Afrique de l’Ouest. Le Sahara devient soudain un enjeu stratégique majeur. Paris veut créer un « continuum territorial du Maghreb au Soudan français » et c’est dans ce contexte que « naît l’idée d’un Sahara algérien ».
Dans les archives militaires, le constat est récurrent : le Sahara n’est pas connu, donc il faut le cartographier pour le posséder. Des missions d’exploration militaires vont s’atteler à produire des croquis, des cartes, des relevés topographiques et, peu à peu, transforment le désert en un espace administrable. À partir de 1880, un nouveau récit apparaît dans les rapports militaires : « Le Sahara appartient naturellement à l’Algérie ». L’enjeu était de donner une assise territoriale à la colonie en formation », la France décrétant qu’il doit appartenir à l’Algérie.
Entre 1800 et 1900, la conquête militaire se prépare. Durant cette période, des garnisons apparaissent à Laghouat, Ghardaïa, Biskra ; des colonnes avancent vers la Saoura ; les officiers établissent les premières cartes précises du Touat. La France prépare la dernière phase de l’annexion. Une partie du Sahara, la plus importante, encore autonome en 1899, se verra prise en trois ans. L’Algérie actuelle naît entre 1900 et 1902, et non en 1830.
En 1900, le commandant Cottenest prend In Salah, capitale religieuse du Tidikelt et ville la plus méridionale dans le Sahara. Cette prise ouvre à la France la porte du désert vers l’Afrique. Les Marocains tiennent plusieurs mois, mais la supériorité française est écrasante : artillerie, mitrailleuses, renforts levés à Alger. In Salah tombe. Le Tidikelt est annexé.
En 1901, les Français lancent une opération majeure : prendre le Touat et le Gourara, les deux oasis les plus importantes du sud-ouest algérien. Les structures religieuses sont démantelées, les zaouïas placées sous surveillance, les gouverneurs du sultan marocain destitués ou assassinés. En quelques mois Aoulef tombe, ainsi que Timimoun, Adrar, Tamentit, Ouled Saïd. Le rattachement est immédiat.
Paris publie alors une série de décrets intégrant ces territoires dans les départements algériens. La perte du Touat par le Maroc marque un basculement géopolitique majeur.
En 1902, la France proclame la fin de la conquête saharienne. La France peut désormais rédiger les premières cartes d’un territoire continu allant de la Méditerranée jusqu’au Niger.
Le Maroc perd son espace saharien oriental. L’Algérie gagne 1,5 à 1,9 million de km². La carte du Maghreb est redessinée artificiellement. Des populations sahariennes autonomes sont intégrées de force à l’Algérie française. Sans le Touat, le Tidikelt, le Gourara, l’Algérie serait un pays d’environ 600 000 km².
En 1905, Paris impose au Maroc un traité reconnaissant l’annexion du Touat, du Tidikelt et du Gourara par l’Algérie française. Le Maroc est affaibli. Il ne peut s’opposer. La France coupe définitivement les liens historiques entre le Tafilalet et le Sahara oriental.
62 ans plus tard, l’Algérie indépendante continue de brandir comme héritage historique une carte que ses ancêtres n’ont jamais dessinée, et dont elle revendique la sacralité comme si elle relevait d’un droit divin. Pourtant, sous la poussière des archives coloniales, une évidence demeure : l’Algérie actuelle n’est pas le produit de l’histoire, mais celui d’un legs colonial.
En 1962 la France a offert à l’Algérie, devenue indépendante, un immense territoire qui ne lui appartenait pas et dont elle tire depuis sa principale ressource, ces plus importants profits : le pétrole et le gaz.
Jamais ce proverbe n’a jamais été à ce point d’actualité : « Fais du bien à Bertrand (à l’Algérie) il te le rend en caguant ».
Manuel Gomez
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